Par Ibrahima NDOYE
- Vice-Président Conseil Départemental Thiès
- Ancien Ministre
Face aux caméras du direct, les auditions parlementaires glissent dangereusement du contrôle technique au règlement de comptes partisan. Entre questions piégées et postures moralisatrices, la majesté de l’Assemblée nationale se dissout dans le spectacle.
Regardons-les ! Tristesse et désolation, c’est tout ce qu’ils savent nous servir à longueur de sessions en guise de prestation, on dirait ! Voyons comment l’hémicycle, jadis sanctuaire de la parole sacrée et des destins tressés de notre nation, s’affaisse sous le poids des ego et des tribunaux de fortune.
Sous les néons aveuglants des retransmissions en direct et le décompte macabre des partages numériques, la quête de vérité s’est éteinte. À sa place, une curée. Un spectacle barbare où la toge du législateur a été troquée contre le poignard du liquidateur.
Alors que les commissions d’enquête se multiplient sur des dossiers cruciaux, une dérive majeure menace le cœur même de notre démocratie : l’absence totale de distanciation critique de la part de nos députés.
Emportés par le vertige des caméras et la quête obsessionnelle du « buzz » sur les réseaux sociaux, certains élus semblent avoir oublié que le contrôle parlementaire est une mission constitutionnelle, pas un instrument de vengeance partisane.
En choisissant la question orientée comme arme principale – ce poison déontologique qui ne cherche pas à savoir mais à piéger – ils faussent le jeu de la transparence absolue à laquelle ils invitent pourtant les serviteurs de l’État. Ils trahissent la promesse républicaine d’examiner la gestion publique avec la froideur du droit et le respect sacré de la charge de la preuve.
Le constat saute aux yeux et vicie la rigueur de la méthode : dans l’organisation de ces débats, les commentaires des parlementaires sont devenus plus longs, plus saillants et plus directifs que leurs propres questions.
L’interrogatoire factuel a capitulé devant la tirade politique pour ne pas dire la logique politicienne partisane. Dépassant largement leur rôle originel pour s’ériger en moralisateurs et en donneurs de leçons universels, les députés ne cherchent plus à croiser les sources.
Une audition réussie exige pourtant de la rigueur, de l’objectivité et une neutralité méthodologique absolue. Elle impose de dissocier l’examen des faits de la haine de l’adversaire. Or, le spectacle auquel nous assistons trop souvent offre le visage d’une justice populaire improvisée, où le procès en sorcellerie remplace l’enquête.
En transformant les commissions en tribunaux médiatiques, les députés bafouent la présomption d’innocence et affaiblissent la crédibilité des institutions qu’ils sont censés honorer.
Cette imposture méthodologique a brutalement volé en éclats lors des récentes auditions du programme » Un étudiant, un ordinateur » entre autres exemples.
Face à l’impartialité technique de l’inspecteur Cheikh Diop et à la maîtrise chirurgicale des dossiers de Madame Fatou Seck de l’entreprise Oumou Group, le vernis des inquisiteurs s’est écaillé.
Par des réponses livrées dans un style parfaitement maîtrisé et d’une clarté absolue dès la première question, ces deux figures ont totalement dérouté les commissaires, mettant à nu les carences professionnelles abyssales des pensionnaires de la place Soweto.
C’est la démonstration par l’absurde : face à des parlementaires véritablement pourvus des compétences adéquates, doués d’une rigueur d’enquêteurs et non de postures de militants, ces deux personnes n’auraient pas fait plus de cinq minutes dans la salle tant les faits étaient limpides. Il faut se résoudre à l’évidence, le but n’était pas de comprendre mais de théâtraliser.
La figure de proue de cette dérive aux allures d’une manœuvre honteuse porte un nom et un visage : Guy Marius Sagna. Un récidiviste invertébré !
L’activiste, porté par les urnes au rang de représentant du peuple, semble avoir confondu les bancs de l’Assemblée avec les tréteaux d’un meeting de rue. Son comportement condescendant, son ton inquisitorial et son arrogance théâtrale sont aux antipodes de la majesté républicaine. L’humilité, cette vertu cardinale des grands serviteurs de l’État, ne l’étouffe guère.
En se rêvant en censeur exclusif des consciences, il oublie que le peuple lui a confié un mandat de contrôle technique, non un magistère moralisateur.
Mais au fond, rien n’est surprenant, ce théâtre trop peu burlesque n’est que le prolongement d’une longue agonie. Les deux dernières législatures (toutes obédiences politiques confondues) nous ont déjà offert les pires moments de l’histoire parlementaire de notre pays.
Qui a pu oublier, durant cette triste journée du 12 septembre 2022, l’installation chaotique de la quatorzième législature ?
Qui a pu oublier la casse des micros, le blocus de la tribune, les tables renversées, les chaises transformées en projectiles, les coups de pied, la violence inouïe exercée contre une députée enceinte, et les agressions physiques qui ont souillé la sacralité de l’institution ?
Les noms de Coura Macky, Mamadou Niang, Massata Samb, Mame Diarra Fame (la liste est kilomètrique) restent gravés comme les symboles achevés de cette face hideuse, d’une période sombre que le Sénégal a hâte d’oublier à jamais.
De la brutalité physique d’hier à la violence verbale et inquisitoriale d’aujourd’hui, le fil conducteur reste le même : le sacrifice du bien commun sur l’autel du chaos individuel.
Plus jamais nous ne devrons être obligés de subir les affres des pitreries d’un clown de la tempe de Bara Ndiaye de Pastef, vendeur d’illusions qui, sous d’autres cieux, trouverait sa juste place comme animateur de cirque plutôt que dans les travées de notre auguste Assemblée.Nous sommes si loin, désormais, des joutes hautement politiques et teintées d’une élégance républicaine digne de l’image pétillante de notre démocratie d’antan.
Où est passée l’époque glorieuse où les Ousmane Ngom, Abdourahim Agne, Mbaye Jacques Diop, Semou Pathé Guèye, Wacky Ly, Pape Zator Mbaye, Pape Babacar Mbaye, Arame Diene, Caroline Faye, Babacar Gaye, Serigne Mackhtar Mbacké, Marcel Bassène, Ibrahima Fall « Mbida » ou Jean-Paul Diaz enflammaient l’hémicycle ?
Où sont passés le panache et l’éclat des intellectuels et orateurs hors pair de la trempe d’Abdoulaye Makhtar Diop, Fara Ndiaye, Ousmane Tanor Dieng, Serigne Diop, Amath Dansokho, Aymerou Gningue, Samba Diouldé Thiam, Djibo Ka, Iba Der Thiam, Abdou Fall, Coumba Ba, Yoro Deh, Laye Diop Diatta ou Abdoulaye Diack ?
Où s’est envolé l’écho de ces débats mémorables portés par Boubacar Sall, Samba Laobé Fall, Christian Valentin, Abdoulaye Ndour, Pape Lô, Maître El Hadji Diouf, Mbaye Ndiaye, Hélène Tine, Koureyssi Thiam, Fatoumata Ka, Modou Amar, Abdoulaye Faye et bien d’autres illustres voix ?
Eux savaient s’affronter sans s’avilir, portant le débat contradictoire au sommet de l’éloquence pour enrichir le souffle des débats citoyens et de la conscience nationale. Le contraste est saisissant, le déclin mesurable au millimètre de l’éthique politique.
Ce manque de hauteur républicaine est un jeu dangereux : il propage le poison du soupçon, paralyse l’État et nourrit le populisme le plus dévastateur. Quand le contrôle se mue en liquidation politique, la vérité perd sa lumière et la justice son équilibre.
Si cette législature moribonde n’offre plus aucun espoir en attendant que le Président Bassirou Diomaye Faye en prononce la dissolution, il urge d’agir.
Dès l’ouverture de la session cette semaine, le règlement intérieur doit être modifié pour sauver ce cirque des vanités. En enserrant le temps de parole dans un cadrage strict, nous limiterons les réquisitoires stériles pour sanctuariser la clarté des questions directes.
Aujourd’hui plus qu’hier, la nécessité de refonder le mode de dévolution des mandats de la représentation nationale relève d’un impératif catégorique.
Les enseignements tirés de ces expériences malheureuses doivent impérativement réveiller la conscience des électeurs. À l’aube des prochains scrutins, le peuple devra être d’une vigilance absolue, hautement regardant sur le profil, le calibre moral et la rigueur technique des personnes appelées à briguer nos suffrages.
Le Sénégal ne mérite pas des éclats de voix stériles portées par des hommes et femmes incapables de descendre des estrades de la vanité et maintenir allumé le flambeau de l’impartialité quand l’intérêt supérieur de la Nation est en jeu.
En de pareilles circonstances liées à l’exercice de la transparence et la rédition des comptes, la patrie des patriotes vrais exige des parlementaires dignes, humbles devant la charge, capables de substituer le réquisitoire militant par l’exactitude de l’enquête pour rendre enfin à l’institution sa grandeur d’âme et sa neutralité républicaine.
Sans cette distance sacrée, les commissions ne seront que les tombeaux de notre démocratie.
Par İ. NDOYE









