Construit en 1744 par les Français, le fort de Podor devenu patrimoine culturel national à l’avènement du Sénégal Indépendant. Réhabilité en 2005 par la Coopération française à hauteur de 265 millions de F Cfa qui en a fait un musée, ce pôle d’attraction de cette ville du Nord est encore aujourd’hui en ruine et menace de s’écrouler.
Le Fort de Podor est une vieille dame de 267 ans. Elle est assise de tout son poids dans le quartier du quai de la ville qui lui fait face. De dos, elle s’adosse au quartier Thioffy qui lui tend les bras. A sa droite le marché de la ville. Et à sa gauche l’étendue du fleuve Sénégal et sa forêt boisée. Juchée sur un quart d’hectare, cette grande royale, bientôt tricentenaire, étale ses formes généreuses, son teint ocre caractérisé par des briques rouges en terre cuite. Mais la vieille de Podor se meurt sous le poids de l’âge. Naguère toute pimpante avec le financement de 265 millions de la Coopération française qui avait relooké sa gueule millénaire, aujourd’hui ses traits ridés comme en attestent ses murs lézardés par endroits, renseigne sur son état comateux. Celle d’une belle dame, reine d’un monde d’autrefois, qui lutte, plus de deux cents ans après sa naissance, contre une mort quasi certaine. Si rien n’est fait…
De loin, de très loin, elle semble encore debout sur ses deux jambes. Mais de près, de très près, cette vielle édifice est presque à genou. Seule sa tour droite semble supporter ses caprices de bicentenaire. Dont les affres du temps ont emporté une partie de sa dalle depuis l’an 2009. Abdoulaye Bâ, le «boy» de la vielle dame en est un témoin impuissant, un conservateur qui pleure sur le sort du fort (devenu musée) de Podor. Il se lamente : «L’état de délabrement de la tour sud-est du fort nous inquiète beaucoup, car une partie de la dalle de la tour s’est effondrée à la suite de l’hivernage de 2009. J’ai fait les courriers qu’il fallait faire à l‘époque en me disant que si l’autre partie de la dalle finissait par céder sous l’effet des pluies, les effets collatéraux pourraient concerner le bâtiment central en termes de fissures aggravées en termes de viabilité de ce qui constitue même le joyau de ce musée. Il ne faut pas attendre que cette tour-là s’effondre pour réagir. Encore une fois, je profite de cette occasion pour en appeler à la diligence des autorités et de toutes les bonnes volontés pour que cette tour soit sauvée.» Malheureusement, le cri du cœur du conservatoire du musée est tombé dans l’oreille de sourds. Jusqu’à présent, il n y a aucune réaction des autorités culturelles et de bonnes volontés pour sauver le musée… qui se meurt tout doucement de sa belle mort.
Expédition contre El Hadj Omar Tall
Créé en 1744, le fort de Podor est l’œuvre de Pierre Barthélémy David, français gouverneur de la concession du Sénégal pour la compagnie des Indes. Le cité est occupé de 1758 à 1783 par les Anglais. Ils ne le quitteront qu’après le traité de Versailles qui décide du partage des colonies. Le fort tombe alors entre les mains des Français. En 1787, le chevalier de Boufflers visite le site et le présente comme une cour carrée entourée de quatre mauvais bâtiments à rez-de-chaussée sans plancher, sans plafonds couverts de planches mal jointes et dans chaque coin des espèces de tourelles dans l’une desquelles demeure le commandant. En mauvais état, le fort est abandonné en 1788. «L’abandon par les Français du Fort de Podor va durer 66 ans, il court de 1788 jusqu’en 1854 précisément le 22 mars», explique Abdoulaye Bâ le conservateur trouvé ce matin-là seul, sur les lieux vêtu d’un boubou traditionnel bleu.
On est dans les années 1850, El Hadj Omar Tall accumule les succès militaires de son Djihad, les Français décident de revenir en force en 1853 pour contrôler stratégiquement le fort de Podor, une manière de combattre El Hadj Omar Tall dans son propre fief. Une expédition sans précédent est préparée par Le contre-amiral Auguste-Léopold Protet, à l’époque, gouverneur du Sénégal. En 1854, quelque 2000 soldats transportés par six bâtiments à vapeur, une canonnière plusieurs chalands débarquent le 23 mars à Ngawlè sur la rive du fleuve Sénégal, marchent sur Souïma le quartier de naissance du vénéré Ousmane Sy, père de El Hadj Malick Sy, grand soufi de la Tidjania et prennent d’assaut le village de Podor. Et son fort en état de décrépitude avancée.
En un mois, le directeur des fortifications, le capitaine de génie Faidherbe restaure l’enceinte et l’équipe de baraquement provisoire. A l’achèvement des travaux le 1er mai 1854, le fort est confié à une garnison de 150 hommes, bientôt portés à 200 et placés sous la direction du commandant Tesseier. Les historiens estiment que le fort de Podor fait partie d’un ensemble de fortifications discontinues, mais disposées de manière cohérente devant jouer un rôle prépondérant dans l’établissement et le maintien de l’hégémonie française sur le fleuve Sénégal et en pays Pulaar. Il en sera ainsi, jusqu’à ce que le Sénégal indépendant hérite de l’ancien port de Podor dans la fin des années 70.
Il fait d’abord office d’un camp militaire sénégalais, jusqu’aux environs des années 1977. Puis, brigade de la gendarmerie jusqu’en… 1996. Le fort est abandonné, laissé à lui-même, avec sa menace d’un imminent écroulement. Les Français, conscients de sauvegarder ce patrimoine historique, décident de voler à son secours au début du siècle. «En 2005, la coopération française appuie le Sénégal pour restaurer l’ancien fort de Podor qui est un patrimoine qui nous est commun en débloquant 265 millions de F Cfa pour la rénovation. A la fin des travaux le fort est érigé en musée», explique Abdoulaye Bâ, le conservateur.
Un musée sans eau, ni électricité
Devenu au fil du temps un musée, le fort est composé d’un bâtiment central avec ses larges fenêtres qui font face aux portes, lesquelles s’ouvrent sur des arcades, ce qui donne une fraîcheur vive sur les lieux. C’est cette bâtisse aux murs abîmés par le temps qui abritait les appartements privés et les bureaux du commandant. Sur ses flancs, deux bâtiments annexes le bordent. Selon, le conservateur du musée Abdoulaye Bâ les deux bâtiments abritaient l’armurerie, le fourrier et constituait des abris dortoirs pour les soldats.
Aujourd’hui, des herbes et une variété d’euphorbe poussent sur les lieux. Et les visiteurs se comptent sur les doigts de la main. Le musée manque de tout. Pour un patrimoine dont la réhabilitation a coûté des centaines de millions, il ne dispose pas d’eau, d’électricité, ni de sanitaire. Aucune commodité pour un musée censé recevoir les touristes et habitants de Podor. «C’est un musée qui a beaucoup de problèmes de fonctionnement, ce qui fait que la viabilité du musée est remise en cause. Ce musée ne dispose pas d’eau, d’électricité, de sanitaire, ni de bureau pour le conservateur. Rien, absolument rien, qui puisse rattacher le préposé à la conservation du site au monde moderne. «C’est comme si on demandait au conservateur de vivre au 16ème siècle», déplore Abdoulaye Bâ, qui s’apprête à passer le flambeau à un de ses collègues nouvellement affecté sur le site.
Depuis sa restauration en 2006, le musée, explique le conservateur Abdoulaye Bâ, n’a jamais fait l’objet d’entretien. Conséquence, les façades des bâtiments sont complètement décrépies, des reptiles ont élu domicile dans certains recoins du bâtiment et les dalles des tours menacent de s’écrouler à tout moment. «Chaque année, on devait normalement mettre en place un minimum de matériau pour faire de ce vieux bâtiment, une bâtisse flambant neuve», avise amer le patron des lieux.
Aujourd’hui, le musée est à l’image de sa porte d’entrée en bois qui ne paie pas de mine, les murs en terre cuite ont perdu de leur dureté sous l’effet du temps et des intempéries. Ouais, la vieille dame de 267 ans est fatiguée de cette vie sous le chaud soleil de Podor qui a fini de martyriser tous ses membres. Et risque de l’envoyer au cimetière des ruines…nationales.
MOR TALLA GAYE