Peu avant minuit. 23 h 57, ce 31 décembre 2025. Il n’y avait qu’un seul centre de gravité : Babacar Diop, maire de Thiès. Les laudateurs, courtisans d’un soir et professionnels de la flagornerie, se sont relayés pour lui tresser des couronnes d’éloges. Il fallait voir son visage : dilaté par la jubilation, dents alignées comme trophées, tel un Louis XVI se grisant de sa propre mise en scène, ivre d’applaudissements et sourd au grondement du réel. La scène m’a heurté, presque violenté, tant elle trahissait l’idée que je me faisais de l’homme et du maire de Thiès.
Où est passé le gréviste du lycée Malick Sy, à la posture droite et au verbe rugueux de vérité ? Où s’est dissous le philosophe inquiet, celui qui arpentait les amphithéâtres de la Faculté des Lettres, le doute en bandoulière, comme un chevalier errant au service des idées ? Le pouvoir, décidément, n’élève pas toujours : il anesthésie, il enivre, il déracine. Être premier magistrat d’une ville comme Thiès semble parfois suffire à faire perdre le nord, le sens.
La ville, elle, est désormais placardée à son effigie. Les murs parlent à sa place. À peine quelques pas, et le voilà debout, costume tiré à quatre épingles, sourire calculé, cherchant l’adhésion d’une population sommée d’admirer. Mais le véritable scandale n’est pas dans l’omniprésence de l’image : il réside dans l’absence criante de priorités.
En pleine saison des pluies, quand Thiès se transforme en champ de cratères, quand crevasses, nids-de-poule et trous béants violent le bitume et humilient les automobilistes, Monsieur le maire choisit la diversion : une campagne tapageuse sur les feux de signalisation. On se pavane, on se congratule, on se félicite pendant des mois d’avoir posé des feux… dans une ville où l’on ne sait plus sur quelles routes rouler.
Tantôt, l’ire municipale s’abat sur des opérateurs privés qui, eux, ont osé investir là où la collectivité avait déserté. Tantôt, on nous sert du décoratif, du clinquant, de la lumière factice, pendant que la ville suffoque dans les embouteillages, que le quotidien se délite, que l’essentiel est relégué au second plan. On maquille Thiès, on la farde, on la met en vitrine, mais on oublie de la soigner.
Et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’on s’attaque à ce qui faisait l’âme de la cité : ce tableau emblématique, gardien silencieux de la mémoire collective, œuvre traversant les années sans se renier, incarnation de l’élégance et de la sensibilité de l’art thiessois. Le détruire, c’est mutiler Thiès. C’est rompre le fil de sa mémoire. C’est substituer l’amnésie à l’héritage.
Non, Thiès ne mérite pas ce théâtre d’ombres, cette politique du vernis, cette gouvernance de façade. Thiès mérite mieux qu’un maire en représentation permanente. Elle mérite un serviteur, pas un monarque d’affiches.
MOR TALLA GAYE










