Par Mamadou Lamine Sanokho, poète-écrivain.
L’histoire humaine est traversée par une tragédie récurrente, celle de deux hommes unis par la confiance, l’épreuve ou l’idéal, puis lentement séparés par les vertiges du Pouvoir.
Comme si le destin des grandes complicités était toujours menacé par une force obscure, tapie dans l’ombre des palais, des trônes et des républiques.
Depuis les origines, les civilisations racontent cette même blessure. Les mythes anciens évoquent déjà la fracture entre Romus et Romulus, ces deux frères fondateurs d’une nation que l’ambition et la souveraineté conduisirent jusqu’au glaive fratricide. Derrière la légende romaine se cache une vérité intemporelle : le Pouvoir ne se contente pas de gouverner les peuples ; il éprouve les âmes, fissure les fidélités, met les amitiés à l’épreuve du soupçon et de l’orgueil.
Combien de tandems politiques, de compagnons de lutte, de frères d’idéal ont fini par se regarder avec méfiance après avoir marché côte à côte dans les mêmes tempêtes ?
Au commencement, il y a souvent une fraternité sincère, née du sacrifice, de la clandestinité, des humiliations partagées ou des prisons traversées ensemble. Puis vient l’instant où la machine politique, avec ses courtisans, ses calculs et ses ambitions souterraines, introduit le poison silencieux de la discorde.
Le Pouvoir possède ses propres démons. Ils ne surgissent pas toujours avec violence ; ils murmurent…
Ils soufflent à l’oreille des hommes que l’un devient trop grand, que l’autre prend trop de place, que la lumière est injustement partagée. Ils fabriquent autour des dirigeants une forêt de rumeurs, d’interprétations et d’arrière-pensées. Et parfois, ceux qui s’aimaient comme des frères se retrouvent prisonniers d’un théâtre politique qui les dépasse eux-mêmes.
Aujourd’hui, beaucoup de Sénégalais observent avec inquiétude les tensions supposées ou réelles entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. Ces deux hommes ont longtemps incarné une même espérance populaire. Leur parcours commun fut marqué par l’épreuve, la persécution politique, la prison et une solidarité qui semblait indestructibles. Aux yeux d’une grande partie du peuple, ils représentaient moins un duo politique qu’une fraternité historique forgée dans la douleur.
C’est précisément pour cette raison que la moindre tension entre eux suscite autant d’émotion.
Le peuple sénégalais ne voit pas seulement deux dirigeants ; il voit deux compagnons de route devenus le symbole d’une renaissance politique. Et lorsque des divergences apparaissent, même discrètement, c’est tout un imaginaire collectif qui vacille.
Mais il faut aussi regarder cette situation avec lucidité et maturité. Le Pouvoir n’est pas une promenade sous les filaos de Mbao.
Gouverner un Etat expose à des pressions immenses : exigences populaires, urgences économiques, rivalités internes, intérêts contradictoires, influences extérieures, impatience militante. Même les hommes les plus sincères peuvent finir par emprunter des chemins différents lorsqu’ils doivent arbitrer entre la fidélité affective et les contraintes de l’Etat.
Pourtant, au- delà des interprétations et des passions partisanes, une vérité demeure probablement intacte : au fond de leurs cœurs, ces deux hommes auraient sans doute préféré ne jamais connaître ces instants de crispation.
Ils auraient voulu préserver la pureté de leur fraternité originelle, celle des jours de combat et de privation. On les imagine volontiers, loin des palais et des microphones, assis à l’ombre d’un vieux palétuvier, parlant du Sénégal avec simplicité, échangeant encore les ferveurs d’une amitié née avant les honneurs et les responsabilités.
Car avant d’être des figures d’Etat, les dirigeants demeurent des hommes. Et les hommes, même puissants, restent vulnérables aux fractures du destin.
L’histoire enseigne cependant une autre leçon : les peuples souffrent toujours lorsque les frères se divisent. Les rivalités au sommet finissent par descendre dans les rues, dans les partis, dans les familles et jusque dans les consciences citoyennes. Les militants deviennent plus intransigeants que leurs propres leaders ; les réseaux sociaux attisent les braises ; les ambitions secondaires aggravent les malentendus. Ainsi naît parfois une guerre froide entre deux camps qui, hier encore, partageaient le même rêve.
Le Sénégal, pays de dialogue et de sagesse, a toujours su éviter les précipices les plus dangereux grâce à sa tradition de palabre et de médiation.
C’est pourquoi beaucoup espèrent que la fraternité primera sur les calculs, que les divergences resteront politiques sans jamais devenir personnelles, et que la mémoire des luttes communes sera plus forte que les tentations de rupture.
Les démons du Pouvoir existeront toujours. Ils rôdent dans les couloirs des régimes, se nourrissent des egos blessés et des ambitions contrariées. Mais l’histoire n’est pas condamnée à répéter éternellement le drame de Romus et Romulus.
Parfois, deux frères peuvent regarder l’abîme…puis choisir malgré tout de ne pas y tomber.
Thiès, le 23 mai 2026










