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Ce que le point de presse de Sonko révèle de l’état du régime sénégalais

INFO KINKELIBAA #MTG by INFO KINKELIBAA #MTG
juin 4, 2026
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«SEN KINKELIBAA INFOS», LUNDI 8 MARS 2021
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PAR SAMBOU SISSOKO

Il est des prises de parole qui valent moins par ce qu’elles annoncent que par ce qu’elles laissent involontairement transparaître. Le point de presse tenu par Ousmane Sonko le mardi 2 juin 2026, à la résidence Abass Sall, appartient à cette catégorie. Sous les apparences d’un compte rendu de la rupture qui l’oppose au président Bassirou Diomaye Faye depuis son limogeage du 24 mai, c’est en réalité une radiographie du régime issu de l’alternance de mars 2024 qui s’est révélée. Et cette radiographie est sévère.


Le premier enseignement tient à l’inversion des rôles institutionnels. Pendant deux heures de temps, en Wolof puis en Français, c’est un Premier ministre limogé qui a dressé l’inventaire des fautes du chef de l’État, fixé les conditions d’un éventuel retour au gouvernement, sommé le nouveau Premier ministre de rester à sa place et averti que l’exécutif pourrait tomber en soixante-douze heures s’il le décidait. Dans une architecture présidentielle classique, un tel discours serait inconcevable. Qu’il soit ici non seulement possible mais crédible en dit long sur la dissociation, désormais consommée, entre la légitimité formelle du pouvoir et sa légitimité réelle. Le président conserve le décret ; le président du parti conserve la majorité, l’appareil et l’opinion militante. La parole forte n’est plus du côté du Palais.


Le deuxième enseignement porte sur la nature même du pouvoir au Sénégal. En rappelant qu’aucun gouvernement n’a jamais gouverné durablement sans assise partisane, du Parti socialiste au Parti démocratique sénégalais puis à l’Alliance pour la République, Sonko a posé, sans la nommer, la question de l’oligarchie partisane comme matrice de l’État sénégalais. Son raisonnement est imparable sur le plan de la science politique : un exécutif privé de relais au Parlement et dans le pays est un exécutif suspendu. Mais ce même raisonnement révèle une conception du pouvoir où la légitimité électorale du président s’efface devant la légitimité de l’appareil. Autrement dit, celui qui détient les députés détient la réalité du pouvoir, le chef de l’État n’en étant que le dépositaire révocable. C’est une théorie de la souveraineté partisane, non de la souveraineté présidentielle, et elle heurte frontalement l’esprit de la Constitution de 2001.


Le troisième enseignement, plus inquiétant, concerne la personnalisation du conflit. Sonko a lui-même reconnu avoir dit au président qu’il avait « l’impression que le problème est devenu un problème personnel ». Or tout son propos confirme ce diagnostic, mais en sens inverse : c’est l’ancien Premier ministre qui ramène inlassablement la crise à sa propre trajectoire, depuis sa radiation de 2016 jusqu’à ses emprisonnements, faisant de son destin individuel la clé de lecture de la vie nationale. Cette centralité du moi dans le récit politique n’est pas anodine. Elle signale un régime où les institutions s’effacent derrière les hommes, où la rupture entre deux personnes devient une crise d’État, et où la sortie de crise dépend moins de mécanismes constitutionnels que de la capacité de deux individus à se parler. C’est la fragilité structurelle des démocraties personnalisées.


Le quatrième enseignement tient à l’usage de la menace comme grammaire politique. En affirmant pouvoir renverser le gouvernement tout en s’en abstenant « par patriotisme », Sonko exhibe une arme qu’il choisit de ne pas employer. Le procédé est habile : il occupe simultanément la posture du recours et celle de la retenue, du censeur potentiel et du sauveur volontaire. Mais il installe surtout une logique où la stabilité du pays ne tient plus à l’équilibre des institutions, mais au bon vouloir d’un homme. Un gouvernement qui ne survit que parce qu’un chef de parti consent à ne pas le censurer n’est pas un gouvernement stable : c’est un gouvernement en sursis. Le pays se trouve ainsi placé sous une forme de tutelle parlementaire informelle, sans que les Sénégalais en aient explicitement décidé.


Le cinquième enseignement, enfin, concerne le procès de la justice et de la reddition des comptes. En reconnaissant qu’en deux ans « rien de consistant » n’a été accompli en matière de justice, et que ce chantier a été « saboté de l’intérieur », Sonko porte un coup sévère à la promesse fondatrice de mars 2024. C’est l’aveu, par l’un des deux principaux artisans de l’alternance, que l’engagement central pris devant les Sénégalais n’a pas été tenu. Que cet aveu soit aujourd’hui retourné comme une arme contre son ancien allié ne doit pas masquer l’essentiel : la reddition des comptes, qui avait porté le PASTEF au pouvoir, est désormais l’objet d’une bataille entre les vainqueurs eux-mêmes. L’idéal de transparence s’est mué en instrument de règlement de comptes.
Au-delà de ces cinq plans, une question demeure suspendue : celle de la cohérence du discours sur la cohabitation. Sonko a raison de rappeler que le chef de l’État ne dispose, en propre, d’aucun député, et que le PASTEF en compte cent trente sur cent soixante-cinq. Mais la situation sénégalaise n’est pas une cohabitation au sens classique du terme, car le président et la majorité parlementaire procèdent de la même victoire électorale et du même mouvement. Ce n’est pas une majorité hostile face à un président élu par un camp adverse ; c’est un camp qui se déchire et dont les deux fractions revendiquent simultanément la légitimité originelle. Invoquer la cohabitation, c’est donc déjà acter que le « projet » commun a éclaté, et que ses héritiers se disputent un héritage encore tiède.
Reste le ton. Derrière la maîtrise rhétorique, le registre choisi est celui de l’avertissement et de la domination assumée : sommer le nouveau Premier ministre de « rester à sa place », inviter le président à « redescendre de son piédestal », rappeler qu’on le tutoie en « grand frère ». Ce vocabulaire de la hiérarchie personnelle, plus que de l’institution, confirme que la crise sénégalaise n’est pas d’abord une crise de procédures, mais une crise de préséance entre deux hommes que l’histoire a hissés ensemble et que le pouvoir a divisés. Or les peuples paient toujours le prix des querelles de préséance entre leurs dirigeants.


En définitive, ce point de presse vaut moins comme plaidoyer que comme symptôme. Il révèle un régime où la majorité parlementaire défie ouvertement la présidence, où la stabilité repose sur la retenue d’un seul homme, où la promesse de justice s’est retournée contre ceux qui l’avaient portée, et où les institutions reculent devant les personnalités. Le Sénégal, naguère cité comme modèle de solidité démocratique en Afrique de l’Ouest, se découvre traversé par la même fragilité que ses voisins : celle des pouvoirs qui dépendent des hommes plutôt que des règles. Reste à savoir si les deux protagonistes mesurent que, dans ce bras de fer, le perdant le plus certain n’est ni le Palais ni le parti, mais l’État lui-même.

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