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L’Anneau de Gygès au Palais de la République

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octobre 2, 2026
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L’Anneau de Gygès au Palais de la République
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Comment le pouvoir démasque les hommes, et comment un peuple apprend à ne plus croire

Par Ibrahima Thiam, Professeur de philosophie.

[email protected]

Le pouvoir ne corrompt pas les hommes. Il les révèle. Voilà, ramassée en une phrase, toute la brutalité de la leçon que le Palais de la République inflige aujourd’hui au Sénégal.

Un homme politique fait une promesse. Une nation le croit. Puis cet homme accède au pouvoir suprême, et la promesse se dissout comme le sel dans l’eau de mer — sans bruit, sans trace, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’amertume. Ce texte n’est pas un pamphlet. C’est une autopsie philosophique : celle d’un opportunisme qui, loin d’être une simple habileté tactique, est une maladie de la volonté — la préférence systématique du profit immédiat sur le devoir inconditionné.

L’alternance s’était produite sur la promesse d’une rupture : justice sociale, souveraineté, reddition des comptes, fin du népotisme. Or un constat s’impose, aussi froid qu’un couperet : même si cette présidence venait à redresser les chiffres de l’économie, la facture morale, elle, sera peut-être impayable. Car ce qui se joue ici dépasse un seul homme. C’est l’éducation d’un peuple entier à l’idée que la fin justifie les moyens — et un peuple qui apprend cela n’oublie plus jamais la leçon.

I. Le mythe de Gygès : ce que l’invisibilité révèle de nous

Il faut redescendre, comme le berger de la légende, dans les entrailles de la terre. Au Livre II de la République, Platon raconte l’histoire de Gygès : un simple berger qui découvre, au fond d’une crevasse ouverte par un tremblement de terre, un anneau capable de rendre invisible celui qui le porte. Libéré du regard d’autrui, libéré de la peur du châtiment, Gygès séduit la reine, assassine le roi, et s’empare du trône.

Glaucon, qui raconte ce mythe à Socrate, en tire une hypothèse redoutable — et elle n’a rien perdu de sa force vingt-quatre siècles plus tard : l’homme n’est pas juste par choix, il est juste par impuissance. Ôtez le regard des autres, ôtez le risque d’être puni, et le masque tombe. Ce n’est pas la vertu qui gouvernait l’homme prudent ; c’était la peur d’être vu.

Toute la question est là : Bassirou Diomaye Faye, tant qu’il croupissait en prison, privé de la puissance d’État, portait le « Projet » de rupture incarné par Ousmane Sonko et le PASTEF comme une évidence, presque une religion. Mais l’accession au fauteuil présidentiel a fait office d’anneau de Gygès. Le pouvoir rend invisible aux yeux du peuple qui l’a porté au sommet — et ce qui devient invisible, très vite, cesse d’être tenu pour des comptes.

Le candidat avait pourtant juré : « Si la politique devait me conduire à trahir Ousmane Sonko, je préférerais quitter la politique. » Cette phrase-là, on ne l’efface pas d’un revers de main. Elle engage. Et pourtant, la mise à l’écart progressive du Premier ministre, le rapprochement stratégique avec l’ancien président Macky Sall — celui-là même qui avait maintenu Faye et Sonko et 2000 citoyens en détention sans jugement —, la mise en veilleuse des réformes annoncées (abandon promis de la présidence du parti, suppression des fonds secrets, traduction en justice des responsables des violences politiques de 2021-2023) : tout cela dessine une même courbe. Celle d’un serment qui s’efface à mesure que grandit la certitude de ne plus avoir de comptes à rendre.

II. Kant contre Machiavel : la parole donnée n’est pas un slogan de campagne

Pour nommer précisément ce qui se joue, il faut convoquer Emmanuel Kant. Dans le Fondement de la métaphysique des mœurs (1785), Kant distingue deux manières radicalement différentes de commander une action.

L’impératif hypothétique commande un moyen en vue d’une fin : « Si tu veux te maintenir au pouvoir, trahis tes alliances et oublie tes promesses. » C’est la grammaire de Machiavel : dans Le Prince (1513), le Florentin enseigne sans détour qu’un souverain doit « apprendre à pouvoir n’être pas bon », et user de la parole donnée comme d’un outil — utile quand elle sert, jetable quand elle gêne.

L’impératif catégorique, lui, commande une action comme une nécessité en soi, sans condition ni calcul : « Agis uniquement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Une promesse politique, dans cette logique, n’est pas un argument de meeting qu’on range une fois l’élection gagnée. C’est un contrat moral qui lie le mandataire au peuple souverain. Le rompre au nom des « réalités du pouvoir », c’est élever le mensonge au rang de méthode de gouvernement.

Et c’est ici que la phrase choc doit être dite sans détour : un peuple qui découvre que ses libérateurs recyclent les pratiques qu’ils promettaient d’abolir ne devient pas seulement déçu — il devient cynique. Et le cynisme d’un peuple est une ressource qui, une fois épuisée, ne se refabrique plus en une génération. Quand l’honnêteté devient une naïveté et que la trahison passe pour de l’intelligence politique, ce n’est plus un gouvernement qui vacille : c’est le contrat de confiance entre gouvernants et gouvernés qui se déchire à la racine.

III. Compaoré, Sankara : l’Afrique connaît déjà cette pièce, et elle finit mal

L’histoire politique africaine n’a pas besoin qu’on lui invente des avertissements : elle en a déjà écrit un, en lettres de sang. Le 15 octobre 1987, à Ouagadougou, Thomas Sankara est abattu avec douze de ses compagnons, sur ordre de celui qui fut son frère d’armes, Blaise Compaoré. Le prétexte invoqué ? Une « rectification » — normaliser les relations diplomatiques, stabiliser le pays, apaiser les tensions avec la France et la Côte d’Ivoire voisine. Le mot est doux ; le crime, lui, ne l’était pas.

La leçon qu’il faut en tirer est glaçante dans sa simplicité : toute tyrannie commence par une trahison que l’on habille en réalisme. Compaoré ne s’est pas présenté en tyran — il s’est présenté en pragmatique, en homme raisonnable face à un idéaliste devenu « isolé ». C’est toujours ainsi que cela commence. Personne n’accède au pouvoir en se déclarant fossoyeur de ses propres promesses ; on y accède en expliquant, avec le sourire triste de la raison d’État, qu' »il fallait bien » trahir un peu pour sauver beaucoup.

Un pouvoir qui s’isole de son socle éthique initial et écarte ceux qui incarnaient l’idéal fondateur ne flotte pas en apesanteur : il retombe, presque mécaniquement, sur la cooptation des anciennes élites déchues, puis sur la contrainte institutionnelle. Le glissement du pragmatisme vers l’autoritarisme n’est pas un accident de parcours. C’est la suite logique d’un pouvoir qui a brûlé ses vaisseaux moraux et qui n’a plus, pour se maintenir, que les outils de ceux qu’il a vaincus hier.

IV. La prophétie de Platon : comment une démocratie se dévore elle-même

Il faut ici approfondir le détour platonicien, car Platon n’a pas seulement raconté le mythe de Gygès : il a aussi décrit, aux Livres VIII et IX de la République, la mécanique par laquelle un régime se corrompt de l’intérieur. Selon lui, la démocratie — le régime de la liberté sans limite — engendre paradoxalement son propre fossoyeur : le tyran. Lorsque la liberté devient un absolu sans mesure, le peuple, fatigué du désordre et des promesses non tenues, finit par se donner un protecteur, un « champion du peuple » qui, une fois investi, découvre le goût du pouvoir absolu et ne le lâche plus.

Ce n’est pas une prophétie exotique venue d’un autre monde : c’est un mécanisme. Et tout mécanisme, une fois enclenché, obéit à sa propre logique, indépendamment des bonnes intentions de celui qui l’actionne. La présidentialisation hyper-centralisée du pouvoir au Sénégal — où un seul homme concentre l’essentiel des leviers de décision — ne fabrique pas seulement des dirigeants ; elle fabrique, à terme, des candidats à l’anneau de Gygès. Le problème, alors, n’est peut-être pas seulement l’homme. C’est la forme du pouvoir elle-même, qui rend presque inévitable la métamorphose que l’on croit accidentelle.

V. Contre-examen : les limites d’une lecture purement moraliste

Mais une pensée honnête ne s’autorise jamais le confort du réquisitoire à sens unique. Il faut donc retourner l’arme contre soi-même, et interroger les limites de cette lecture kantienne.

D’abord, le piège du moralisme abstrait. Hegel, contre Kant, le formulait avec cruauté : la « belle âme » garde les mains pures — parce qu’elle n’a pas de mains. Gouverner un État, ce n’est pas méditer dans le confort d’un amphithéâtre ; c’est arbitrer, dans l’urgence, entre des contraintes réelles — équilibre budgétaire, diplomatie régionale, inertie d’une administration qui ne se réforme pas par décret. La pureté doctrinale d’une opposition ne mesure pas toujours le poids de ces arbitrages.

Ensuite, la complexité de la décision d’État. Ce qui apparaît, de l’extérieur, comme une trahison, peut être vécu, dans l’esprit du décideur, comme un arbitrage tragique destiné à éviter un chaos économique ou une rupture institutionnelle plus dévastatrice encore. La politique est aussi l’art de gérer la rareté et le conflit d’impératifs également légitimes.

Enfin, l’illusion de la vertu individuelle. Réduire le problème à la seule lâcheté personnelle d’un homme, c’est peut-être se tromper de cible et masquer une réalité structurelle plus dérangeante encore : la présidentialisation extrême du pouvoir sénégalais ne fabrique-t-elle pas, presque mécaniquement, des « Gygès », quel que soit celui qui s’assoit sur le trône ?

Conclusion : le devoir de lucidité

Malgré ces nuances nécessaires — et elles le sont —, le constat central résiste. La politique qui se réduit à la seule gestion des contraintes perd sa raison d’être humaniste et émancipatrice ; elle cesse d’être un projet pour devenir une administration du renoncement.

Si ce projet de rupture choisit de sacrifier l’exigence de vérité et de justice sur l’autel d’un pragmatisme opportuniste, il obtiendra peut-être, demain, quelques succès économiques conjoncturels. Mais la facture invisible de cette trajectoire sera immense : la ruine de la confiance citoyenne, et la fabrication méthodique d’un cynisme national qui survivra bien après lui, comme une cicatrice transmise à la génération suivante.

Face à l’anneau de Gygès, le véritable courage politique ne consiste pas à manier les outils de l’ancien monde avec plus d’élégance que ses prédécesseurs. Il consiste à prouver — dans les faits, et non dans les discours — que la parole donnée et l’exigence de justice peuvent résister à la tentation de l’impunité. C’est cela, et rien d’autre, qui distingue un homme d’État d’un simple gardien de l’anneau.

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