Par Monsieur Djibril Ba
Ingénieur Agro-Economiste
Fînancier
Président du Mouvement PROGRÈS
Responsable Pole Communication CDP-KIIRAAY THIES
Il est peut-être temps de poser autrement la question du chemin de fer au Sénégal. Non pas pour chercher des responsables au déclin d’un patrimoine qui a pourtant profondément contribué à notre développement local et national, mais pour réfléchir à ce que sa renaissance pourrait apporter à notre économie, à notre jeunesse et à l’aménagement équilibré de notre territoire.
Le chemin de fer ne devrait plus être considéré comme le souvenir d’une époque révolue. Il peut devenir un instrument moderne de mobilité, de production, d’industrialisation, d’emploi et d’intégration sous-régionale.
Etant fils d’un ancien cheminot, comme beaucoup de thiessois, j’ai grandi avec cette réalité selon laquelle, le chemin de fer n’était pas simplement un moyen de transport. C’était un véritable écosystème économique et social qui permettait à des milliers de familles de vivre dignement, de scolariser leurs enfants et de faire fonctionner une multitude d’activités autour des gares, des magasins et ateliers.
La question que nous devons donc nous poser aujourd’hui est simple : pourquoi ne pas reconstruire cet écosystème avec les standards modernes ?
Du train de voyageurs au véritable système ferroviaire national
Le débat ne devrait pas se limiter à la remise en circulation de quelques trains.
Il faudrait concevoir un système ferroviaire intégré, capable de transporter simultanément voyageurs, marchandises, produits agricoles, minerais et biens industriels.
Imaginons un réseau progressivement structuré autour de grands axes tels que Dakar–Thiès–Touba–Matam, Dakar–Tambacounda–Kidira–Bamako, Dakar–Tambacounda–Kolda–Ziguinchor, Dakar–Louga–Saint-Louis–Dagana, Dakar–Ourosogui, avec des connexions futures vers les zones économiques et agricoles stratégiques.
L’objectif ne serait pas nécessairement de tout construire en même temps. Il serait de procéder par corridors prioritaires, selon leur potentiel économique, démographique et commercial.
Le Sénégal pourrait ainsi passer d’une logique de transport essentiellement routier à une logique multimodale : train + route + ports + plateformes logistiques + zones industrielles.
Le fret devrait occuper une place centrale et générer des richesses pour le pays.
Un produit agricole récolté à l’intérieur du pays doit pouvoir rejoindre rapidement une unité de transformation, une plateforme de conditionnement, un marché national ou un port. Un produit industriel fabriqué à Thiès, Diamniadio, Touba ou dans une autre zone économique doit pouvoir atteindre Dakar ou les marchés sous-régionaux dans des conditions compétitives.
C’est là que le chemin de fer peut devenir un véritable levier de souveraineté économique.
Une nouvelle génération de gares : des pôles économiques territoriaux
La gare de demain ne devrait plus être seulement un quai où l’on prend le train.
Elle pourrait devenir un pôle économique territorial.
Autour des gares modernes pourraient être développés des espaces commerciaux, restaurants, services, bureaux, hôtels, espaces de coworking, entrepôts, plateformes logistiques, marchés de produits locaux, services numériques et espaces dédiés aux petites entreprises.
C’est précisément là que se trouve une formidable niche de création d’emplois.
Chaque gare pourrait devenir un petit écosystème entrepreneurial, offrant des opportunités aux jeunes, aux femmes, aux artisans, aux commerçants, aux transporteurs, aux restaurateurs et aux prestataires de services.
Il ne s’agirait donc plus seulement de transporter des personnes, mais de transporter aussi de la valeur économique.
Un modèle de financement à examiner
La question financière reste évidemment déterminante.
Parmi les modèles qui pourraient être étudiés, figure celui d’un partenariat public-privé à long terme, soigneusement encadré par l’État.
À titre d’hypothèse de travail, un partenaire pourrait financer la modernisation progressive du réseau existant, la reconstruction des gares et l’acquisition de matériel roulant moderne, en contrepartie d’un modèle économique combinant exploitation ferroviaire et valorisation immobilière des emprises autour des gares.
Des terrains stratégiquement situés pourraient permettre la construction d’immeubles à usage commercial, administratif, hôtelier ou résidentiel, dont les revenus contribueraient à amortir l’investissement initial.
La durée de la concession, les modalités de partage des bénéfices, les conditions de retour des infrastructures à l’État, les obligations d’entretien, les tarifs sociaux, les investissements obligatoires et les clauses de réversibilité devraient naturellement être négociés avec la plus grande rigueur et dans l’intérêt public.
Une telle architecture pourrait également prévoir des avenants permettant d’étendre progressivement le réseau aux territoires qui en sont aujourd’hui dépourvus.
Mais une conviction mérite d’être clairement posée : le Sénégal doit chercher à conserver une maîtrise nationale majoritaire de cet outil stratégique.
Dès lors que cela est financièrement et techniquement possible, les investisseurs et entreprises sénégalais devraient être placés au cœur du dispositif, avec l’appui éventuel de partenaires étrangers pour les technologies, le financement ou certaines expertises spécialisées.
Nous disposons de compétences sénégalaises suffisantes dans l’ingénierie, les ressources humaines, la finance, la gestion, la logistique, les technologies et la maintenance. La diaspora constitue également un réservoir considérable d’expertise.
Le partenariat international doit pouvoir être envisagé comme un accélérateur, et non comme une substitution à notre capacité nationale.
Le chemin de fer comme réponse au chômage et au sous-emploi
La grande erreur serait de mesurer la rentabilité du chemin de fer uniquement au nombre de billets vendus.
Sa véritable rentabilité doit aussi être appréciée à travers les emplois directs, indirects et induits qu’il génère au grand bénéfice des innombrables demandeurs d’emploi.
Il faut des conducteurs, mécaniciens, ingénieurs, techniciens, contrôleurs, agents commerciaux, spécialistes de la signalisation, informaticiens, agents de sécurité, logisticiens, gestionnaires et tant d’autres qui pourraient y trouver leur compte.
Mais il faut également compter les milliers d’activités qui gravitent autour des gares : restauration, commerce, nettoyage, maintenance, hébergement, livraison, artisanat, transformation agroalimentaire, stockage, transport de proximité et services numériques.
Le train pourrait ainsi devenir un véritable programme national d’insertion professionnelle, particulièrement pour les jeunes.
Et si nous associons ce projet à la formation professionnelle, nous pouvons créer ou améliorer des filières spécialisées : maintenance ferroviaire, électromécanique, automatisation, signalisation, cyber sécurité ferroviaire, logistique, exploitation, billetterie numérique et management des infrastructures.
Une opportunité pour l’agriculture et l’industrie
Le développement des unités de transformation agricole ouvre une autre perspective.
Le Sénégal doit désormais penser non seulement à produire, mais à transformer, stocker, transporter et commercialiser.
Le rail peut connecter les bassins de production aux plateformes industrielles et commerciales.
Les produits finis pourraient ensuite être acheminés vers Dakar, les grands centres urbains, les ports et, à terme, les marchés de la sous-région.
Cela créerait une chaîne de valeur complète :
production → collecte → transport ferroviaire → transformation → stockage → distribution → exportation.
C’est dans cette chaîne que peuvent apparaître des dizaines de milliers d’emplois et d’opportunités entrepreneuriales.
Pourquoi ne pas penser aussi au train solaire et à la logistique verte ?
Le Sénégal dispose d’un atout considérable : son potentiel solaire.
La modernisation ferroviaire devrait donc intégrer progressivement les énergies renouvelables, notamment pour l’alimentation des gares, des ateliers, des plateformes logistiques et, lorsque les études techniques le permettent, pour la traction ferroviaire.
L’objectif serait de construire progressivement un chemin de fer plus propre, plus numérique et moins dépendant des énergies fossiles.
Le développement de la logistique ferroviaire pourrait également contribuer à réduire la pression exercée par le transport routier sur les routes nationales, avec des effets potentiels sur les coûts logistiques, la congestion et l’entretien routier.
Du Sénégal au Mali : à l’échelle sous-régionale
Le véritable changement d’échelle consisterait enfin à ne plus penser uniquement en termes de transport intérieur.
Un axe Dakar–Tambacounda–Kidira–Bamako replacerait le Sénégal au cœur d’une grande chaîne logistique ouest-africaine.
Le Sénégal dispose d’un réseau routier, de plateformes logistiques, d’un port, avec celui de Ndayane en cours de construction. Un port en eau profondes qui pourra accueillir des porte-conteneurs de nouvelle génération, en plus d’une position géographique stratégique. Un réseau ferroviaire performant pourrait renforcer cette vocation de plateforme d’échanges avec l’hinterland ouest-africain.
Le chemin de fer pourrait ainsi devenir non seulement un outil de mobilité nationale, mais également un instrument d’intégration économique régionale.
Une mémoire à transformer en ambition
Pour ma génération et particulièrement pour de nombreuses familles de Thiès ou de tout autre ville ferroviaire du Sénéga, le chemin de fer représente une mémoire.
Pour la génération actuelle, il doit devenir une ambition.
Je ne souhaite pas idéaliser le passé. Je souhaite que nous en tirions une leçon : un outil économique aussi structurant ne devrait jamais être abandonné sans réfléchir à ses conséquences sur l’emploi, les territoires et la souveraineté économique.
Le Sénégal a déjà démontré, avec le TER, qu’il pouvait investir dans le ferroviaire moderne.
L’enjeu désormais est de changer d’échelle.
Pourquoi ne pas imaginer un Sénégal où un jeune de Tambacounda peut rejoindre Dakar dans des conditions modernes, où les produits agricoles de l’intérieur peuvent atteindre rapidement les marchés, où les entreprises peuvent utiliser le rail pour réduire leurs coûts logistiques, où les gares deviennent des pôles économiques et où les connexions sous-régionales renforcent notre commerce ?
Le TER ne devrait pas être la fin de notre ambition ferroviaire. Il pourrait même en être le commencement.
Réhabiliter le chemin de fer national ne signifie pas revenir en arrière. Cela signifie, au contraire, réinventer le rail pour le Sénégal du 21ᵉ siècle.
C’est une question de mobilité. une question d’emploi, d’aménagement du territoire, d’industrie et de logistique. Et, au-delà de tout cela, c’est une question de vision collective.
Le train qui a fait vivre des générations de Sénégalais, peut encore contribuer à faire travailler les générations futures. À nous d’avoir l’audace de lui donner une nouvelle vie.









