Vendredi dernier, Tivaouane n’avait pas son visage habituel. Les grosses cylindrées se succédaient. Les plaques officielles aussi. Le coup de fîl de l’ancien Président Macky Sall rapporté par l’ancien maire Mamadou Sy Mbengue, d’ancien Premier ministre, à l’image d’Amadou Ba, d’ancien ministre comme Mansour Faye, des directeurs généraux, des maires, des chefs religieux, des opérateurs économiques, une foule d’anonymes… La République, dans ce qu’elle compte de plus influent, avait fait le déplacement.
Tous étaient venus rendre un dernier hommage à Idrissa Ba.
Je ne le connaissais pas. Ou plutôt, je croyais ne pas le connaître. Car, au fil des témoignages, j’ai découvert un homme dont la seule richesse semblait être les liens qu’il avait tissés avec les autres.
On parlait de son légendaire « pass-pass ». De cette étonnante capacité à être partout où il fallait être. Au Gamou, il débarquait avec un bœuf impressionnant sans que personne ne sache comment il avait réussi à le trouver. À chaque grand rendez-vous religieux, il faisait confectionner des dizaines de boubous pour ses amis. À la Zawiya El Hadj Malick Sy, les habitués connaissaient cet homme qui courait dans tous les sens, toujours au service des autres. Il ne s’arrêtait que pour prier.
Et c’est peut-être cela que sa disparition nous enseigne.
Les plus grands talibés ne sont pas toujours les plus visibles. Ils ne portent pas forcément les plus beaux boubous. Ils ne recherchent ni les premières places ni les honneurs. Ils servent. En silence.
Idrissa Ba nous rappelle une vérité que nous avons parfois tendance à oublier : l’habit ne fait pas le talibé. Devant Dieu, les titres s’effacent, les fonctions disparaissent, les privilèges s’évaporent. Il ne reste que les œuvres.
C’est précisément pour cette raison qu’une pratique observée dans la mosquée Serigne Babacar Sy me dérange profondément.
Pourquoi créer, même dans la maison de Dieu, une catégorie de fidèles plus privilégiés que les autres ? Pourquoi réserver certains espaces aux « Borom Barké », pendant que les anonymes patientent derrière des barrières invisibles mais bien réelles ?
À la mosquée Serigne Babacar Sy, il arrive que des hommes d’affaires, des responsables politiques ou de hauts fonctionnaires se voient ouvrir les portes du mausolée pour y accomplir leurs prières, là où le fidèle ordinaire n’a pas accès.
Cette scène interroge.
Car si la mosquée commence à reproduire les hiérarchies du monde, où irons-nous encore chercher l’égalité ? Si le pouvoir, la fortune ou l’influence deviennent un passeport jusque dans les lieux les plus sacrés, alors nous trahissons le message même de l’islam.
Je refuse de croire que Serigne Babacar Sy (رضي الله تعالى عنه radiyal lahou Talla annhou) aurait souhaité une telle distinction entre les croyants. Toute sa vie fut un enseignement de simplicité, d’humilité et d’ouverture.
Vendredi dernier, ce n’est pas seulement Idrissa Ba qui a été accompagné vers sa dernière demeure.
C’est une leçon qui nous a été offerte. Une leçon qui nous rappelle que, devant Dieu, il n’y a ni VIP, ni protocole, ni passe-droit.
Il n’y a que des croyants…MTG









