C’est choquant à dire. Alors, autant l’écrire.
Kalidou Koulibaly n’a pas fait preuve d’honnêteté dans la gestion de sa blessure. C’est lui qui connaît son corps. C’est lui qui était blessé. C’est lui qui est resté près de deux mois sans jouer, n’ayant plus disputé le moindre match depuis le 8 avril 2026.
Mais il avait oublié que temps a ceci de précieux qu’il décape les mensonges. Il emporte les excuses, dissipe les émotions et laisse les responsabilités à nu.
Quelques semaines après l’élimination du Sénégal, une évidence saute aux yeux : les Lions n’ont pas été battus uniquement par leurs adversaires. Ils ont surtout été victimes de leurs propres certitudes. Cette Coupe du monde est l’histoire d’un aveuglement collectif.
Le premier aveuglement porte un nom : Kalidou Koulibaly. Un capitaine n’est pas seulement celui qui porte un brassard. C’est celui qui sait parfois renoncer pour sauver son équipe.
Blessé. Deux mois sans compétition. Plus un seul match depuis le 8 avril. Tous les voyants étaient au rouge. Lui seul connaissait réellement son état physique. Lui seul savait qu’à ce niveau, le manque de rythme ne pardonne jamais.
Il aurait pu dire au sélectionneur : « Je ne suis pas prêt. Prenez un joueur plus compétitif. » Il ne l’a pas fait. Le statut a pris le dessus sur l’intérêt collectif.
Quelques jours auparavant, devant les micros de RMC, il répétait : « Je me sens très bien… »
Très bien ? La Norvège s’est chargée de rappeler qu’entre les mots et les jambes, il existe parfois un gouffre.
Chaque intervention ressemblait à un combat perdu d’avance. Chaque duel rappelait que le football de très haut niveau ne récompense ni le passé ni le prestige. Seulement la forme du moment. Le capitaine est passé à côté de son Mondial. Mais un capitaine ne décide jamais seul. Le deuxième aveuglement s’appelle Pape Thiaw.
Il a cru son capitaine au lieu de croire ses yeux. Un sélectionneur ne distribue pas des récompenses pour services rendus. Il choisit les meilleurs du moment. Or, Pape Thiaw est arrivé au Mondial avec une idée fixe : refaire la CAN. Même colonne vertébrale. Même hiérarchie. Même intouchables. Comme si le football ne vieillissait jamais.
Comme si une Coupe du monde se gagnait avec les souvenirs d’une CAN. La Belgique a achevé de révéler cette faillite. Lorsque Lukaku est entré, tout le stade a compris qu’il fallait réagir. Sauf le banc sénégalais. Le sélectionneur est resté prisonnier de ses certitudes. Il avait perdu ce qui avait fait son succès quelques mois plus tôt : l’audace. Puis vint le plus grand tabou du football sénégalais : Sadio Mané.
Depuis plusieurs mois, personne n’ose poser la seule question qui vaille :
Le statut de Sadio Mané est-il devenu plus important que ses performances ?
Au Mondial, le numéro 10 a traversé les rencontres comme une ombre.
Sans accélération. Sans influence. Sans éclat. Et pourtant, jamais remplacé.
Jamais remis en question. Comme si son nom figurait d’office sur la feuille de match avant même le coup d’envoi. Un ami anglais m’a appelé pour s’extasier: « C’est vraiment le même Sadio Mané qui faisait trembler la Premier League ? »
Je n’ai pas su quoi lui répondre. Parce que le problème dépasse le joueur. Autour de Sadio Mané s’est installé un système où la critique est devenue presque interdite.
Et c’est là que le rôle de Bacary Cissé interroge. Responsable de la communication de la Fédération. Membre du Comité exécutif. Mais aussi conseiller en communication et porte-parole de Sadio Mané. Juridiquement, chacun appréciera. Éthiquement, la question mérite d’être posée. Peut-on défendre simultanément l’institution et l’image de sa plus grande vedette sans brouiller les frontières ?
Enfin, il y a eu le silence. Le silence de ceux qui auraient dû enquêter. Le silence d’une partie de la presse, trop fascinée par les héros pour oser les contredire. Il aura fallu une publication de Mansour Loum (Sport News Africa) pour fissurer le mur de l’omerta.
Une publication. Une seule. Et soudain, tout le monde s’est souvenu que le journalisme consiste aussi à déranger.
La vérité est parfois brutale. Le Sénégal n’a pas perdu cette Coupe du monde parce qu’il manquait de talent. Il l’a perdue parce qu’il a fabriqué des intouchables.
Or, le football est un juge impitoyable. Il ne respecte ni les statuts, ni les réputations, ni les légendes. Il ne récompense qu’une seule chose : Le mérite.
Pendant que la Tanière sombrait dans le désordre, la Fédération sénégalaise de football donnait le spectacle d’une gouvernance en roue libre. Les primes promises aux internationaux n’auraient toujours pas été versées. Un vieux refrain qui, selon Sport News Africa, avait déjà empoisonné l’atmosphère avant même le départ pour les États-Unis. Comme si cela ne suffisait pas, la qualité des repas servis au camp de base aurait été si médiocre que plusieurs joueurs auraient préféré commander leurs repas à l’extérieur. Une situation indigne d’une sélection qui prétend appartenir au gotha du football africain.
Pour le Président de la FSF, Abdoulaye Fall l’argent peut tout acheter
Mais au sommet de cette pyramide de dysfonctionnements, Abdoulaye Fall semble évoluer dans une autre dimension. Convaincu que l’argent peut tout acheter, il donne l’impression de croire qu’une carte bancaire suffit à faire oublier les échecs, les maladresses et les dérives. Certes, il fait partie des fonctionnaires les mieux rémunérés du Sénégal. Mais ce statut autorise-t-il tous les privilèges ? Certainement pas. Pendant que les joueurs attendraient leurs primes, le président de la Fédération n’aurait trouvé aucun inconvénient à faire voyager son épouse et ses deux enfants dans un vol spécial financé par l’argent du contribuable sénégalais. Une image désastreuse qui résume, à elle seule, le fossé entre les dirigeants et les réalités du terrain.
Le plus inquiétant reste cependant le silence de certains anciens internationaux. Ceux-là mêmes qui devraient être les gardiens des valeurs du football sénégalais semblent avoir choisi le confort plutôt que le combat. Ils se contentent de quelques privilèges, de billets d’avion, d’hôtels et de missions, au lieu de défendre une vision pour leur sport. Ils étaient des Lions sur le terrain ; beaucoup ne sont plus aujourd’hui que les figurants dociles d’un système qu’ils n’osent plus contester.
Et pourtant, ces anciens joueurs n’ont rien de nécessiteux. La plupart ont gagné, au cours de leur carrière, des sommes qui se chiffrent en milliards de francs CFA. Ils avaient l’occasion de mettre leur notoriété et leur expérience au service d’une réforme profonde du football sénégalais. Ils ont préféré les miettes du pouvoir aux responsabilités de la gouvernance.
La comparaison fait mal. Samuel Eto’o a choisi d’affronter le système pour prendre les commandes du football camerounais. Didier Drogba a assumé son ambition de diriger celui de la Côte d’Ivoire. Qu’ils aient gagné ou perdu importe finalement peu. Ils ont eu le courage de porter un projet. Au Sénégal, certains préfèrent rester dans l’antichambre du pouvoir, suffisamment près pour profiter des avantages, mais suffisamment loin pour ne jamais rendre de comptes.
Le prochain sélectionneur devra tirer les leçons de ce fiasco. Le statut d’ancien international ne doit plus être un laissez-passer permanent pour entrer dans la Tanière. Le maillot ne donne pas un droit à vie. Les souvenirs non plus. Seules la compétence, l’intégrité et la plus-value apportée au groupe doivent désormais ouvrir les portes de la sélection nationale.
L’exemple de Demba Ba est, à ce titre, une leçon. En conflit avec la Fédération sénégalaise de football, il n’a jamais attendu qu’on lui fasse une place. Il s’est construit un parcours de dirigeant crédible. Après avoir été président délégué de Dunkerque, il vient d’être nommé directeur du football du Havre AC, en Ligue 1 française. Là où certains vivent encore de leur passé, Demba Ba, lui, construit l’avenir.
MTG









