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COMMENT METTRE LE SAVOIR AU SERVICE DU POUVOIR AU SENEGAL ?

INFO KINKELIBAA #MTG by INFO KINKELIBAA #MTG
août 6, 2026
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COMMENT METTRE LE SAVOIR AU SERVICE DU POUVOIR AU SENEGAL ?
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La production de connaissance occupe aujourd’hui une fonction stratégique centrale dans la gestion du pouvoir. Elle n’est plus seulement un outil d’aide à la décision : elle structure les rapports de force, légitime les actions, anticipe les risques et redéfinit les frontières du possible. Face aux enjeux contemporains (crise climatique, révolution numérique et intelligence artificielle, géopolitique fragmentée, infodémie, inégalités structurelles), elle est devenue à la fois ressource, arme et terrain de compétition.

Pour l’Afrique, la production de connaissance est un enjeu de souveraineté, de survie stratégique et de repositionnement dans l’ordre mondial. Dans un contexte où le pouvoir se structure de plus en plus autour du contrôle des données, des modèles d’analyse, des infrastructures de calcul et des récits scientifiques, le continent fait face à une asymétrie structurelle historique et contemporaine qui conditionne directement sa capacité à gérer son destin Le continent représente environ 17-18 % de la population mondiale, mais ne produit que 1 à 3,5 % des publications scientifiques indexées mondialement et concentre moins de 2 % des dépenses mondiales de R&D. 

DI BUUR DI BUMMI :  LE SYNDROME DE LA CONCENTRATION DU POUVOIR

Au sénégal, comme dans beaucoup de pays africains, le pouvoir se concentre entre deux pôles que le peuple wolof résume par l’expression « di buur di bummi » : le roi et le savant. Cette expression, utilisée ici comme grille de lecture sociopolitique et non comme concept académique établi, décrit un système binaire qui laisse peu de place à une troisième instance, celle de la pensée indépendante et structurée. Le pouvoir exécutif fonctionne selon une république organisée, avec un président élu qui définit la politique de la nation et nomme aux postes civils et militaires, un gouvernement de ministres nommés, dont un premier, et une administration territoriale qui représente l’exécutif aux différentes échelles locales ( régions, départements, communes). Ils sont pour la plupart des acteurs politiques engages dans la conquête du pouvoir auprès de leur candidats, soit des fonctionnaires formés dans les écoles d’administration publique. Il manque dans cet attelage institutionnel, la place du savoir et des recommandations  scientifiques qui éclairent les décisions politiques majeures. Ce que les démocraties avancées ont construit depuis des décennies par la mise en place d’un comité scientifique permanent, le recours à des think tanks indépendants, même financés par l’état, des chercheurs dont le seul métier est de réfléchir à long terme pour le pays. Aux Etats-unis, le council of economic advisers emploie une trentaine d’économistes de haut niveau directement rattachés à la maison-blanche. En france, le conseil d’analyse économique, créé en 1997, regroupe des universitaires indépendants qui publient des rapports et recommandations destinés à éclairer les décisions publiques. En corée du sud, l’institute for industrial economics and trade conseille le président sur chaque décision commerciale majeure. Au Sénégal, aucune structure officelle de ce genre n’existe à proprement dit. L’Academie nationale des Sciences et Techniques du Sénégal (ANSTS) est certes une société savante et un organe consultatif, mais sa mission est limitée à conseiller le Président de la République sur les questions de science, de technologie et d’innovation. Elle renvoie plus à une institution de prestige qu’à une réelle dynamique de production scientifique sur l’ensemble des politiques publiques.  Il y a bien des conseillers techniques, mais ceux-ci sont nommés par le président, révocables à tout moment, et donc alignés politiquement. La différence avec les pays cités est fondamentale et constitue  le cœur de notre préoccupation : un conseiller technique obéit, un chercheur d’un think tank indépendant oriente et peut contredire sur la base d’arguments scientifiques. Les think tank et centres de recherche indépendants existent pourtant au Sénégal et sont de plus en plus visibles. Ils s’appoprient de sujets alignés à leurs centres d’intérêt et plans stratégiques organisationnels en fonction de préoccupations  citoyens ou en répondre à des sollicitations extérieures sur des enjeux globaux. Cependant leurs activités et restent marginales par rapport au processus de prise de décision publique et leurs résultats parfois suivis d’actions de plaidoyer ne sont pas toujours reconnus par l’administration publique.

LE DÉSERT FINANCIER DE LA PENSÉE EN AFRIQUE

Les chiffres sont sans appel. En 2024, les dépenses mondiales en recherche et développement ont atteint 3 800 milliards de dollars, dont 2 300 milliards pour les seuls pays de l’OCDE. Les Etats-unis consacrent 3,5 % de leur pib à la Recherche et Developement ( R&D), la Corée du sud 5,1 %, la France 2,2 %. En Afrique, la situation est dramatique. Peu de gouvernements allouent plus de 0,3 % du pib à la R&D, bien en deçà de l’objectif de 1 % fixé par l’union africaine. Le Sénégal, avec un pib d’environ 32,81 milliards de dollars en 2024, consacre l’essentiel de ses ressources à la masse salariale de la fonction publique et au service de la dette qui absorbent à elles seules 70 % des revenus propres de l’état. Dans ce contexte, payer des gens « juste pour réfléchir » paraît un luxe. Pourtant, c’est exactement ce que font les pays qui avancent. Le rand corporation aux Etats-unis emploie plus de 1 800 chercheurs et dispose d’un budget annuel dépassant les 300 millions de dollars, financé en partie par le pentagone mais opérant avec une charte d’indépendance scientifique. Le brookings institution, lui aussi américain, emploie plus de 300 chercheurs. En france, le CNRS réalise à lui seul 18 % de la dépense intérieure de recherche des administrations publiques. Au Sénégal, les think tanks existent (CODESRIA, IPAR, CEPOD, CREPOL, CRES, LARTES, LEGS Africa, IDEAs, …) mais ils disposent de nombres restreints de  chercheurs chacun, et leur principale contrainte reste l’insuffisance et l’extraversion des financements.

L’AFRIQUE QUI COMMENCE À COMPRENDRE

Certains pays africains ont compris l’enjeu et tentent de rompre avec le modèle « di buur di bummi ». Au Kenya, le kenya institute for public policy research and analysis (kippra) reçoit près de 80 % de son financement de l’Etat, ce qui lui assure une stabilité budgétaire rare sur le continent. Au Cameroun, le centre d’analyse et de recherche sur les politiques économiques et sociales (camercap) a été créé par décret présidentiel en 2013 et est devenu un think tank public avec pour mission d’« éclairer la prise de décision politique au service d’une croissance inclusive ». Au Botswana, le bidpa conseille le gouvernement depuis 1995. En Ethiopie, l’ethiopian development research institute (edri) est devenu une référence pour les politiques agricoles du pays. En Afrique du sud, le bureau of economic research de l’université de stellenbosch contribue régulièrement aux débats économiques et budgétaires nationaux. Ces exemples montrent que l’institutionnalisation de l’expertise indépendante n’est pas une simple transposition de modèles occidentaux : c’est une évolution déjà engagée sur le continent, que le Sénégal pourrait rejoindre. Mais un paradoxe demeure car même ces think tanks affiliés à l’Etat restent fragiles. Au Zimbabwe par exemple, la dépendance au financement public est devenue un handicap en période de crise, et surtout, la question de l’indépendance analytique se pose : peut-on vraiment critiquer son bailleur de fonds quand c’est l’Etat lui-même ? C’est précisément là que le modèle sénégalais coince. Le pays a des structures comme le cepod (centre d’études des politiques pour le développement), classé comme think tank quasi-gouvernemental, mais il n’existe pas de comité scientifique indépendant, doté d’un budget de base pérenne, et habilité à contredire publiquement le président ou le gouvernement. En France, le conseil d’analyse économique publie régulièrement des notes qui contredisent les choix budgétaires de bercy. En Corée du sud, les think tanks comme le kdi (korea development institute) jouent un rôle d’évaluation critique des politiques publiques, bien que la portée exacte de ces critiques varie selon les périodes. Au Sénégal, cela n’arrive pas parce que la culture politique ne le permet pas, même s’il faut remarquer le rapprochement récent du Bureau d’évaluation des Politiques publiques ( BEPP) de la Présidence de la République d’avec les thinks tank comme LEGS Africa, la SN RTT, le réseau des évaluateurs (SEN VAL)  et la société civile dans le cadre d’un espace ouvert nommé DiiSOO ( dialogue) entre les pouvoirs publics et les Acteurs non Etatiques.

LA CULTURE DU COMMANDEMENT EXECUTIF CENTRALISÉ : « ON DONNE DES ORDRES, ON EXECUTIF NOTRE MANDAT»

Le problème n’est pas seulement financier, il est culturel. Au Sénégal, la légitimité politique vient de l’élection, des partis politiques, ou de la visibilité médiatique — rarement de l’expertise technique. Quand un ministre prend une décision, il s’entoure de conseillers loyaux qui valident, pas de chercheurs qui questionnent. Les think tanks sénégalais le reconnaissent eux-mêmes : « les décideurs politiques ne se tournent qu’occasionnellement vers les think tanks indépendants pour l’expertise car ils ont déjà une source d’experts dans différents secteurs disponibles au sein de la fonction publique. ». Mais ces « experts » de la fonction publique sont des administrateurs. Leur mission première n’est généralement ni la recherche académique ni la publication scientifique évaluée par les pairs, mais l’appui à la décision administrative. Ils n’ont pas de mandat pour contredire leur hiérarchie. En comparaison, le national institute of economic and social research (niesr) au Royaume-uni emploie des chercheurs dont les prévisions économiques sont citées par la banque d’angleterre et le trésor britannique. l’institute for fiscal studies (ifs) a fait chuter des ministres en démontrant publiquement l’incohérence de leurs budgets. Au Sénégal, le bureau de prospective économique (bpe) de la primature existe, mais sa proximité institutionnelle avec le premier ministre peut limiter sa capacité à être perçu comme un espace totalement indépendant de réflexion critique. l’initiative prospective agricole et rurale (ipar), pourtant reconnue comme l’un des think tanks les plus influents d’Afrique de l’ouest, ne reçoit que 12 % de son financement de sources pérennes, le reste venant de projets à court terme financés par des donateurs étrangers. A la fin de la journée, un chercheur sénégalais passe son temps à écrire des propositions de projet pour lever des fonds mondiaux, de l’union européenne ou des fondations philantropiques ,… au lieu de réfléchir en toute autonomie sur les  questions prioritaires et stratégiques du pays.

Le système « di buur di bummi » a gagné : il y a bien un roi (le président) et des détenteurs du savoir (les marabouts, mais aussi plus largement les figures d’autorité intellectuelle et spirituelle), mais il n’y a pas de place pour une troisième colonne, celle des penseurs indépendants qui disent au roi ce qu’il ne veut pas entendre. Cette faiblesse limite la capacité du pays à concevoir des politiques publiques fondées sur des données probantes. Elle n’est pas le seul problème du Sénégal car la qualité de l’éducation, la productivité, l’industrialisation, la justice, la fiscalité et l’énergie en sont d’autres mais c’est l’un des problèmes structurels les plus sous-estimés, et peut-être l’un des plus faciles à résoudre si la volonté politique existe.

QUE FAIRE : DES  PROPOSITIONS CONSTRUCTIVES

Pour l’Afrique, la production de connaissance n’est plus un simple levier de développement : c’est un enjeu de puissance et de survie stratégique. Sans capacité à produire, valider, stocker et utiliser ses propres connaissances, le continent restera structurellement dépendant dans la gestion de son pouvoir interne et de sa place dans le monde. La bataille pour la souveraineté cognitive est devenue aussi déterminante que celle pour les ressources naturelles ou l’énergie.

Pour ne pas rester uniquement sur le constat, voici une piste concrète de proposition qui mérite considération au Sénégal:

1.⁠ ⁠créer un conseil scientifique indépendant pour les politiques publiques, composé d’universitaires, d’économistes, de statisticiens, d’ingénieurs et de juristes et de praticiens nommés pour un mandat de cinq ans non renouvelable ;

2.⁠ ⁠mettre en place un fonds public pour la recherche, la recherche-action et l’innovation  pour garantir un financement pluriannuel voté par l’assemblée nationale, représentant au minimum 1 % du pib national ;

3.⁠ ⁠mettre en place une plateforme numérique de stockage et de gestion des données scientifiques, y compris la publication de tous les rapports des institutions de recherche, observatoires spécialisés, …;

5.⁠ ⁠le conseil scientifique indépendant qui doit assurer la coordination et la régulation de toutes ces institutions de production de connaissance remettrait chaque année un rapport sur l’état des politiques publiques, débattu publiquement à l’assemblée nationale.

Les nations qui réussissent ne sont pas celles où les dirigeants prétendent tout savoir. Ce sont celles qui organisent le droit institutionnel d’être orientés et contredits. Une démocratie moderne ne se mesure pas seulement à la qualité de ses élections et alternances répétées, mais surtout  à sa capacité à organiser institutionnellement la contradiction scientifique qui éclaire les décisions  et évalue les politiques publiques. Tant que cette troisième colonne restera absente, le Sénégal continuera de décider davantage selon les rapports de pouvoir que sur la base des connaissances.

Dr Seydou Bocoum

Economiste hétérodoxe

Elimane Haby KANE

Analyste des politiques publiques et Gouvernance

Tags: elimaElimane Kanepalais
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