Par Dr Aliou Gori DIOUF
Le débat qui porte, aujourd’hui, sur le prix du carburant devient progressivement un exercice de simplification politique. Il mérite mieux que des slogans, des comparaisons approximatives et des lectures sélectives des chiffres.
Depuis quelque temps, certains acteurs politiques tentent d’accréditer l’idée que la stabilité antérieure des prix à la pompe aurait été exclusivement le résultat de l’action de leur leader.
Une telle présentation des choses mérite d’être sérieusement questionnée.
Parce qu’en économie, un prix ne se décrète pas par le récit politique que l’on en fait.
Comparer deux cours du Brent observés à deux dates différentes, puis en déduire que le prix du carburant aurait nécessairement dû évoluer dans le même sens et dans les mêmes proportions relève d’une lecture pour le moins réductrice.
Le prix du pétrole brut n’est qu’une composante du prix final payé par le consommateur.
Entre le baril de Brent et le litre de gasoil ou d’essence vendu à la pompe interviennent plusieurs paramètres : le prix des produits raffinés, les coûts de raffinage, le transport maritime et terrestre, l’assurance, l’approvisionnement, les conditions du marché international, la fiscalité et, surtout, les mécanismes de compensation et de soutien mis en place par l’État.
Autrement dit, le prix à la pompe n’est pas le miroir mécanique du cours du Brent.
SORTIR DE LA POLITIQUE DES CHIFFRES CHOISIS
C’est précisément là que le débat politique devrait gagner en maturité.
On ne peut pas sélectionner deux chiffres qui confortent une thèse, faire abstraction de l’évolution du marché entre ces deux dates et présenter ensuite cette comparaison comme une vérité économique absolue.
Les marchés internationaux des produits raffinés restent soumis à de fortes tensions. Les exportations de diesel de la Russie, du Moyen-Orient et de l’Asie ont notamment connu une baisse estimée à environ 1,3 million de barils par jour, soit près de 20 % du commerce maritime mondial de diesel.
Cette réalité internationale ne disparaît pas parce qu’elle dérange une démonstration politique.
Elle doit, au contraire, être intégrée à toute analyse sérieuse de la formation des prix.
Mais, le véritable sujet est ailleurs.
Il est dans le coût réel du soutien aux prix et dans les arbitrages qu’il impose à l’État.
47 MILLIARDS EN UN MOIS : LE CHIFFRE QUE LE DÉBAT NE PEUT IGNORER
Un élément mérite, à cet égard, d’être placé au cœur de la discussion : sans l’ajustement intervenu le 15 août, le Gouvernement aurait dû mobiliser 47 milliards de F CFA supplémentaires en seulement un mois, entre août et septembre.
Quarante-sept milliards.
Ce chiffre ne devrait être ni instrumentalisé ni occulté.
Il doit être expliqué.
Car, derrière chaque mécanisme de soutien, se trouve une réalité budgétaire simple : l’argent public n’est pas illimité.
Lorsque l’État consacre davantage de ressources à contenir le prix d’un produit, ces ressources ne peuvent pas, au même moment, être utilisées ailleurs.
C’est le principe élémentaire de l’arbitrage budgétaire.
Et c’est précisément ce principe qui devrait être au cœur de notre débat politique.
MALGRÉ LA HAUSSE, L’ÉTAT CONTINUE DE SUBVENTIONNER MASSIVEMENT LE CARBURANT
Il faut également éviter une autre simplification : la hausse du prix à la pompe ne signifie nullement que l’État s’est désengagé du soutien aux consommateurs.
Bien au contraire.
Même après l’ajustement intervenu le 15 août, l’État continue de supporter des montants très importants au titre des subventions aux hydrocarbures.
À elle seule, la subvention sur le gasoil demeure considérable : l’État continue de prendre en charge 299 F CFA pour chaque litre de gasoil acheté.
Ce chiffre est essentiel pour comprendre la réalité de la situation.
Autrement dit, le prix payé par le consommateur ne correspond toujours pas au coût intégral supporté par la collectivité.
La hausse intervenue ne traduit donc pas un abandon de la politique de soutien. Elle participe plutôt à un réajustement de l’effort demandé à l’État et aux finances publiques, dans un contexte où le coût des subventions devenait particulièrement lourd.
Le débat devrait donc porter non seulement sur le prix payé à la pompe, mais également sur la question suivante :
Combien l’État continue-t-il de payer pour que ce prix reste supportable pour les ménages et les entreprises ?
C’est cette donnée que les citoyens doivent connaître pour apprécier objectivement la politique menée.
LE VÉRITABLE COÛT D’UNE POLITIQUE PUBLIQUE
La question n’est donc pas simplement de savoir si le carburant doit être cher ou bon marché.
La véritable question est : Combien la collectivité est-elle prête à payer pour maintenir un prix donné, pendant combien de temps, et au détriment de quelles autres priorités ?
Voilà la question que nous devons avoir le courage de poser.
Car, subventionner massivement le carburant peut certes protéger, à court terme, le pouvoir d’achat des ménages et réduire certaines pressions inflationnistes.
Mais, une politique publique doit aussi être évaluée à l’aune de sa soutenabilité.
Lorsque la facture devient trop lourde, le risque est de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
La dépense ne disparaît pas.
Elle change simplement de ligne budgétaire.
ET SI LE CARBURANT AVAIT AUSSI UN COÛT POUR LE MONDE RURAL ?
C’est ici que la question de la commercialisation de la production agricole prend tout son sens.
Le Sénégal fait face à un défi majeur : produire davantage, mais surtout rémunérer correctement ceux qui produisent.
Une production agricole record n’a de sens économique que si elle trouve des débouchés, si les producteurs sont payés dans des délais raisonnables et si l’État dispose des moyens nécessaires pour accompagner la commercialisation.
Dès lors, une question mérite d’être posée sans détour :
Les ressources mobilisées pour maintenir les prix des hydrocarbures n’ont-elles pas réduit les marges de manœuvre budgétaires disponibles pour d’autres urgences nationales, notamment l’accompagnement de la commercialisation de la production arachidière ?
Il ne s’agit pas d’opposer artificiellement l’automobiliste au paysan.
Il s’agit de reconnaître que chaque décision budgétaire comporte un coût d’opportunité.
Un franc mobilisé pour soutenir un prix ne peut pas être simultanément mobilisé pour financer une autre politique.
C’est une réalité arithmétique, pas une opinion politique.
PROTÉGER LE CONSOMMATEUR, MAIS AUSSI PROTÉGER LE PRODUCTEUR
Une politique économique responsable doit naturellement se préoccuper du pouvoir d’achat.
Mais, elle doit également protéger l’appareil productif.
Car maintenir artificiellement un prix bas à la pompe tout en laissant insuffisamment accompagnés les producteurs qui créent de la valeur et des revenus pose une question fondamentale sur la hiérarchie des priorités publiques.
Faut-il seulement protéger la consommation ou faut-il aussi financer la production ?
Le Sénégal ne pourra durablement sortir de ses fragilités économiques qu’en passant d’une logique de compensation permanente à une logique d’investissement productif.
Cela signifie soutenir l’agriculture.
Soutenir l’industrie.
Soutenir la transformation locale.
Soutenir les PME.
Créer des emplois.
Et renforcer progressivement notre souveraineté énergétique.
LE TEMPS EST VENU DE CHANGER DE MÉTHODE
Notre espace politique doit sortir d’une pratique devenue trop fréquente : attribuer à un homme les effets favorables d’une conjoncture ou d’une décision publique, puis attribuer à ses adversaires tous les effets défavorables.
L’économie est plus complexe que cela.
Les prix internationaux évoluent.
Les marchés connaissent des tensions.
Les politiques publiques ont des coûts.
Les gouvernements font des arbitrages.
Et les citoyens ont le droit de savoir combien ces arbitrages coûtent réellement à la Nation.
Il faut donc changer de méthode.
Moins de récupération politique.
Moins de chiffres sortis de leur contexte.
Moins de procès d’intention.
Plus de transparence.
Plus de pédagogie.
Plus de responsabilité .
La critique est parfaitement légitime dans une démocratie.
Mais, elle doit reposer sur des faits complets, des comparaisons pertinentes et une véritable compréhension des mécanismes économiques.
Sinon, elle cesse d’être une contribution au débat public pour devenir un simple instrument de communication politique.
LE SÉNÉGAL MÉRITE MIEUX
Le Sénégal mérite mieux qu’un débat réduit à la question de savoir qui peut revendiquer la paternité d’un prix à la pompe.
Il mérite un débat sur le coût réel des politiques publiques.
Il mérite de savoir combien coûte chaque subvention, qui en bénéficie réellement, combien elle rapporte en termes de protection sociale et surtout ce qu’elle empêche éventuellement de financer.
Il mérite enfin une classe politique capable de dire aux citoyens une vérité simple :
l’argent public a toujours un coût, et chaque choix budgétaire est aussi un choix de société.
La question n’est donc pas seulement de savoir :
« Pourquoi le prix du carburant a-t-il changé ? »
La vraie question est beaucoup plus exigeante :
« Quel modèle économique voulons-nous construire, quelles populations voulons-nous prioritairement protéger et quelles ressources sommes-nous prêts à consacrer à cette ambition ? »
C’est à ce niveau que devrait désormais se situer le débat.
Parce qu’au fond, la responsabilité politique ne consiste pas à promettre que tout peut être maintenu.
Elle consiste à expliquer ce que chaque choix coûte, ce qu’il permet de préserver et ce qu’il oblige parfois à différer.
C’est cela, la vérité économique.
Et c’est aussi cela, la responsabilité politique.
Dr Aliou Gori DIOUF
Membre fondateur du Parti Kiiraay









